La diplomatie économique belge en action
10-04-2010
Toyota engagera 200 personnes à Zaventem
Le groupe automobile japonais Toyota confirme son intention d'étendre son centre de recherche et développement de Zaventem. Les perspectives devraient conduire à la création de 200 emplois supplémentaires dans les prochaines années, a confirmé ce vendredi le vice-président du groupe, Katsuaki Watanabe, à l'occasion d'une visite du ministre des Affaires étrangères Steven Vanackere au quartier général de Toyota, près de Nagoya.
Ce projet avait déjà été annoncé en 2008 (on parlait alors d'un investissement de 40 millions d'euros), mais il avait été mis entre parenthèses en raison de la crise.
Katsuaki Watanabe a assuré les autorités belges de la poursuite du projet.
Ce centre servira notamment aux recherches pour les véhicules hybrides. Selon Steven Vanackere, les mesures prises pour alléger les charges sur le travail des chercheurs et la fiscalité sur les revenus ont pesé dans la balance.
Barrières non tarifaires
D'autres investissements nippons suivront-ils? "Il faut admettre que leurs stratégies d'avenir sont plus ‘asiatiques' qu'avant la crise, concède le ministre des Affaires étrangères. Ils voient bien où est la croissance mondiale et ils en tirent logiquement les conclusions."
De ses nombreuses rencontres avec des décideurs politiques et économiques ces trois derniers jours, le ministre retient toutefois l'attrait d'une localisation au carrefour de l'Europe et de ses cultures, ainsi celui que du régime fiscal des intérêts notionnels.
Par ailleurs, le ministre japonais du Commerce Masayuki Naoshima lui a confié que le Japon s'apprêtait à opérer une "reconsidération drastique" en matière de barrières non tarifaires, c'est-à-dire ses règlements et tracasseries diverses qui freinent les investissements étrangers au Japon.
Cette levée pourrait être la contrepartie à la conclusion d'un accord de libre-échange, réclamé par le Japon.
À la recherche de liaisons aériennes
Dans les trois pays qu'ils ont visités, Yves Leterme et Steven Vanackere ont chaque fois eu des discussions avec des dirigeants de compagnie aérienne. Le but: obtenir l'ouverture de lignes directes vers Bruxelles. C'est l'objectif avec Air Korea (qui développera des activités cargo à Zaventem), Hainan Airlines (la liaison annoncée avec Shanghai n'est pas confirmée à 100%) et les japonais de ANA.
"Les liaisons aériennes directes sont vraiment cruciales, assure le Premier ministre Yves Leterme. Les études ont montré que les fréquences de vols vers Schipol offrent un réel avantage aux Pays-Bas pour attirer des investisseurs." Les diverses rencontres avec des entrepreneurs durant cette semaine en Asie ont confirmé l'importance de la liaison directe, au lieu de simples connexions depuis Paris ou Amsterdam.
Pour convaincre les compagnies, Leterme et son ministre des Affaires étrangères Steven Vanackere avancent plusieurs arguments: la fonction de siège des institutions européennes apporte un marché stable, moins volatil que le tourisme; l'intégration dans Star Alliance place Zaventem comme un excellent hub vers l'Afrique ; le récent accord sur les nuisances sonores (qui était apparemment connu des interlocuteurs asiatiques) apporte la stabilité juridique et, enfin, le gouvernement est prêt à s'engager pour la promotion des nouvelles lignes et pour les facilités de visa au personnel navigant.
L'Asie, laboratoire de la diplomatie économique belge
Plus que jamais, la diplomatie belge doit se tourner vers les entreprises. Tel est le message martelé cette semaine en Asie par Yves Leterme et Steven Vanackere. Ils ont mis le principe en pratique en rencontrant directement plusieurs patrons japonais.
"Notre plus gros employeur, c'est l'étranger". Yves Leterme se plaît à rappeler que 85% du PIB belge repose sur le commerce international. C'est notamment pour cela que le Premier ministre a choisi Honda, le premier groupe japonais à avoir investi en Belgique, pour ouvrir sa visite de trois jours au Japon. Un choix significatif car "depuis 10-15 ans, il n'y a plus vraiment de nouveaux investissements japonais dans notre pays", a précisé le Premier ministre, tout en confiant que quelques dossiers étaient en préparation.
L'économie fut vraiment le maître mot de cette mission ministérielle en Asie. Steven Vanackere a réuni à Tokyo tous les ambassadeurs de Belgique en Asie pour les enjoindre de sortir d'une tradition de diplomatie très politique, cherchant à capter – souvent très bien, précise-t-il – l'évolution des pays, pour intensifier la diplomatie économique, les services directs aux entreprises.
Il a apparemment été très bien accueilli, ses interlocuteurs voyant là "une mission naturelle" de la diplomatie. En aparté, certains conviennent toutefois que cet aspect des choses était moins mis en avant précédemment.
Une richesse qui double tous les 7 ans
Deux éléments expliquent l'insistance ministérielle. D'une part, l'importance économique de l'Asie. La moitié de la croissance mondiale provient de ce continent dont, au rythme actuel, la richesse double tous les sept ans (tous les 70 ans en Belgique!). Il y a là un train que la Belgique ne peut laisser passer. "Il faut mettre les gaz en faveur de nos entreprises, même si ce n'est pas forcément la tradition de notre diplomatie", précise Vanackere. À l'inverse, en Afrique, notre action se veut encore essentiellement politique, à l'image du projet de solution pour le Congo que le ministre des Affaires étrangères a testé avec ses homologues chinois et japonais, avant de le faire bientôt avec Hillary Clinton et Bernard Kouchner. "Nous avons là une expertise qui mérite une écoute attentive", assure-t-il.
D'autre part, l'évolution de la politique extérieure de l'Europe. À partir du moment où les services extérieurs, dirigés par Catherine Ashton, exposent la position de l'Union, la Belgique peut se reprofiler sur d'autres priorités, en l'occurrence le soutien aux entreprises et les services consulaires. "Nous consacrons l'argent des contribuables à notre diplomatie, explique le ministre des Affaires étrangères. Il n'est pas illogique d'envisager en retour un travail concret pour les citoyens et les entreprises. C'est une approche très pragmatique."
Leterme et Vanackere ont présenté un argumentaire précis aux ambassadeurs en poste en Asie. À eux de mettre l'accent, désormais, sur les atouts économiques de la Belgique. Il s'agit en particulier de sa position géographique (les deux tiers du PIB européen sont produits dans un rayon de 300 km autour de Bruxelles), de son statut de "porte d'entrée culturelle de l'Europe" entre latins et germains, de ses avantages fiscaux uniques comme les intérêts notionnels et le ruling, de sa logistique (rail, aéroports mais aussi une présence dans le top 3 des pays les plus câblés au monde), de la productivité de la main-d'oeuvre ainsi que de la concentration de centres de recherche. "Il faut mettre en avant des firmes innovantes comme GSK dans la pharmacie ou l'Imec dans la micro-électronique", insiste Thomas Leysen, président de la FEB.
Bière et chocolat
À cet égard, Bert De Graeve, CEO de Bekaert, a regretté les choix posés pour le pavillon belge à l'exposition universelle de Shanghai qui ouvrira cet été. "On renforce encore une fois l'image du pays de la bière, du chocolat et des frites, a-t-il déclaré lors de la conférence diplomatique belge à Tokyo. Nous sommes pourtant un pays d'innovation, comme Bekaert le montre depuis 130 ans. Il faut absolument faire passer ce message."
Hubert Cooreman, ambassadeur au Vietnam, peut témoigner de la difficulté de défendre la technologie belge. Il a eu d'énormes peines à positionner les entreprises belges du secteur aérospatial pour la confection du satellite vietnamien. "Il a vraiment fallu la mission spatiale dirigée par Frank De Winne pour que convaincre mes interlocuteurs du savoir-faire belge en ce domaine", raconte-t-il.
La place des Régions
Si le personnel diplomatique se montre plus actif sur le terrain économique, il risque de se heurter aux représentants des Régions, compétentes en ce domaine. Officiellement, tout se passe bien. L'Awex, Brussels Export et le FIT ont participé à la conférence diplomatique de Tokyo et leurs délégués sont logés dans l'ambassade. Au moins, cela fournit une adresse unique pour les investisseurs. Mais, à cette adresse, encore faut-il parvenir à trouver l'interlocuteur adéquat…
"La coopération n'est pas encore optimale, reconnaît un ambassadeur, en marge de la conférence diplomatique. Cette sorte de vide du Fédéral, qui fait de l'économie sans attributions explicites, pose problème." C'est d'autant plus vrai, nous dit-on, que les États asiatiques jaugent souvent la force d'un partenaire à sa capacité à agir de manière cohérente…
Vanackere ne voit évidemment pas les choses sous cet angle. Il insiste sur les compétences fédérales effectives (fiscalité, droit social, image de marque du pays…) et l'utilité des coups de pouce diplomatiques dans les gros dossiers économiques, où les États jouent toujours un rôle. "Facilitateur, c'est une belle mission pour notre diplomatie", résume-t-il.
"Avec de la bonne volonté, de la loyauté et de la compréhension, on peut faire beaucoup de choses, renchérit Yves Leterme. Ce discours sur la complémentarité de l'action, je le tenais déjà quand j'étais ministre-président. Quand nous parlons de la culture comme porte d'entrée, de l'intérêt d'organiser des grandes expositions, je sais bien que cela touche aux compétences communautaires. Et je les respecte, bien entendu." Il précise avoir écrit aux ministres-présidents avant sa mission en Asie, afin de pouvoir relayer leurs attentes éventuelles.
Si le croisement des actions de diplomatie économique devait effectivement s'intensifier, il serait sans doute judicieux que la prochaine majorité fédérale y songe avant de répartir les portefeuilles ministériels. Le fait que l'essentiel des voix extérieures de la Belgique fédérale soit néerlandophone explique sans doute une partie des réticences perçues au sud du pays face à cette évolution.
