La diplomatie économique et le commerce international - Bruxelles, 12 octobre 2011
12-10-2011
Mesdames, Messieurs,
Chers amis,
Avant que je n’entre dans le vif du sujet, je tiens à remercier le Cercle de Lorraine de m’avoir invité aujourd’hui. Ces remerciements peuvent vous paraître une simple formalité de politesse, mais c’est bien plus que ça. En effet, comme vous le savez, mes responsabilités incluent non seulement les Affaires Etrangères, mais aussi le Commerce Extérieur. Et comment pourrais-je assumer cette responsabilité de politique commerciale si je ne m’engageais pas dans un dialogue régulier avec ceux qui constituent le noyau dur du tissu économique belge ? Etre à l’écoute de vous-mêmes, et d’autres acteurs clés de l’économie belge, constitue indéniablement une partie intégrante des responsabilités qui m’ont été attribuées. Je partage la conviction que notre diplomatie économique ne peut s’avérer fructueuse qu’à condition qu’elle soit construite sur une coopération accrue entre les divers gouvernements de ce pays et le monde des affaires.
J’ai deux sujets que je voudrais aborder avec vous aujourd’hui. Dans un premier temps, je propose que nous nous penchions sur les points forts, mais aussi les points faibles de notre diplomatie économique belge. Ensuite, dans un deuxième temps, je ferai le point sur l’action commerciale de l’Union européenne, qui s’est érigée au fil des années comme un acteur de premier plan dans la défense de nos intérêts commerciaux.
La diplomatie économique belge
Pour ce qui est de notre diplomatie économique, la défense des intérêts économiques belges à l’étranger se trouve au cœur de notre politique étrangère. Ceci doit d’autant plus être le cas pour un pays qui… - comment dirais-je – n’est pas petit, mais bien de taille modeste. Un pays, qui, à l’exemple de ses nombreuses petites et moyennes entreprises, n’est peut être pas le plus grand dans le concert des nations, mais qui se trouve bel et bien parmi les plus forts dans bon nombre de secteurs, dont le secteur pharmaceutique, le secteur de dragage maritime ou bien encore le secteur des services logistiques. La technologie de pointe est fort présente dans ces secteurs et dans bien d’autres. C’est bien là que réside la force innovatrice de notre économie belge, que je me dois d’exporter et de promouvoir à l’étranger. Voilà en deux mots ce que j’essaie de faire, jour après jour, en tant que votre Ministre du Commerce extérieur.
Bien sûr, je n’aborde pas cette tâche dans un splendide isolement, mais bien ancré sur la pierre angulaire d’une diplomatie et d’une administration exemplaires que j’ai l’honneur de diriger. Au cours des années, la diplomatie belge s’est construit un vaste réseau de relations bilatérales et un potentiel de goodwill politique, culturel et scientifique réel à travers le monde, qui sert d’arrière-plan fructueux à l’épanouissement de nos entreprises à l’étranger.
Prenons à titre d’exemple le cas parlant du Brésil. La mission princière qui s’y rendit au courant de l’année 2010, fut un succès incontestable. Nos entreprises s’y montrèrent sous leur aspect le plus créatif et n’eurent guère de mal à convaincre le monde de l’entreprise brésilien. Elles y firent connaissance avec des partenaires commerciaux et revinrent avec des carnets de commande bien remplis. Ainsi donc, nos entreprises jetèrent les bases d’une coopération économique intense, qui porte aujourd’hui ses fruits, ce qui se manifeste par exemple dans la forte demande brésilienne pour notre know how dans le domaine de l’organisation de grands événements, que ce soit pour l’organisation de la Coupe du Monde 2014 ou des Jeux Olympiques de Rio de Janeiro en 2016.
Bien évidemment, pour que cette relation belgo-brésilienne ne cesse de générer des opportunités économiques, il faut qu’elle soit nourrie année après année, jour après jour. De bonnes relations économiques ne peuvent en effet subsister en l’absence d’une relation chaleureuse entre les peuples. C’est dans ce cadre-ci que l’importance d’un événement tel qu’Europalia Brésil ne peut être sous-estimée. Il y a moins d’une semaine, Mme Dilma Roussef, la Présidente du Brésil, ouvrit ici à Bruxelles ce festival, qui a précisément pour mission de renforcer la compréhension mutuelle entre l’Europe et le Brésil.
Voilà donc l’exemple du Brésil. En bref, je dirais que notre diplomatie économique sert, d’une part, de point d’appui aux exportateurs et aux investisseurs belges à l’étranger, et d’autre part, à la promotion de la Belgique comme terre d’accueil d’investisseurs et d’exportateurs étrangers. Afin de promouvoir plus précisément le ‘outward trade’, nous disposons d’outils qui ont démontré leur utilité pratique, tels que nos services du Ducroire et de Finexpo. A cela s’ajoutent nos missions économiques présidées par le Prince Philippe. Ces missions qui visent à la fois à promouvoir le outward et le inward trade and investment, s’organisent en moyenne 4 fois par an et attirent de plus en plus de représentants du monde des entreprises. Le nombre de femmes et d’hommes d’affaires qui participent est en effet en croissance constante. La dernière mission aux Etats Unis attira plus de 400 participants, un résultat qui est déjà égalé par le nombre d’inscriptions pour la mission en Chine qui débute la semaine prochaine. Ultérieurement, en décembre, une nouvelle mission se rendra au Chili, pays doté d’un marché prometteur. Les trois premières missions de 2011 à eux seules furent l’occasion pour en total mille cent cinquante (1150) femmes et hommes d’affaires de mettre en avant leurs exportations en présence du Prince et des Ministres du Commerce Extérieur.
Ce double travail de promotion commerciale, à savoir celui de la promotion du inward et du outward trade and investment, s’articule autour d’une étroite collaboration entre mes services diplomatiques et les attachés commerciaux de nos trois régions. Voilà un travail qui, dans la plupart des cas, marche bien, voire très bien. D’une part, les attachés commerciaux de Flanders Investment and Trade, de l’Agence wallonne à l’Exportation et de Brussels Export prennent le pouls de leurs entreprises respectives, ce qui leur permet de connaître en profondeur les besoins et les attentes du monde des affaires. D’autre part, les attachés commerciaux peuvent s’appuyer sur l’autorité et le carnet d’adresses de nos diplomates, qui à tout moment sont prêts à effectuer des démarches de promotion commerciale auprès de leurs interlocuteurs politiques et économiques.
Cette coopération peut être une formule gagnante, et dans la très grande majorité des cas, elle l’est. Mais elle ne l’est pas toujours. Et c’est là que l’introspection s’impose. Parfois, Mesdames et Messieurs, la rumeur me parvient d‘attachés commerciaux qui refusent de collaborer entre eux ou avec nos diplomates. C’est dommage et c’est dommageable, et je tiens à dénoncer cet état de fait. Je sais très bien que ce ne sont que des cas exceptionnels qui font tache sur la collaboration exemplaire entre attachés commerciaux et diplomates dans la plupart des pays. Mais ces quelque cas malheureux doivent nous inspirer de l’action. Le système actuel a ses mérites, mais il est perfectible. Voilà le défi à relever. Notre devoir de bonne gestion nous impose de repenser de façon pragmatique la coopération structurelle entre les divers acteurs belges de promotion économique.
L’action commerciale de l’UE
Partager avec vous quelques réflexions sur l’avenir de notre diplomatie économique, m’amène sans grandes difficultés au deuxième axe de mon intervention : à savoir celui de l’implication croissante de l’Union européenne dans la défense de nos intérêts commerciaux.
Comme vous le savez, depuis de longues années, l’Union européenne détient la compétence exclusive – c’est-à-dire à l’exclusion de ses états membres – de la politique commerciale. C’est donc l’Union qui négocie à Genève le moribond Doha Development Round, dont j’espère vivement qu’il trouvera un nouveau souffle, si ce n’est avant la Ministérielle de l’OMC de décembre, au moins au cours de l’an 2012 avec un nouveau calendrier précis et soutenu de négociations commerciales multilatérales. Mais c’est aussi l’Union européenne, qui, avec la mise en place de la stratégie de Global Europe en 2006, a commencé toute une série de négociations bilatérales commerciales avec des pays tiers. Le premier grand succès de cette stratégie fut la conclusion de l’Accord de Libre Echange avec la Corée du Sud, que j’ai eu l’honneur de signer le 6 octobre de l’année passée en tant que Président du Conseil de l’Union européenne. Au jour d’aujourd’hui, je considère encore le travail effectué par la présidence belge qui visait à évacuer les dernières réticences européennes – entendons bien italiennes - envers cet accord, comme une des plus importantes réalisations de notre présidence.
Mais il n’y a pas que la Corée du Sud ; il y a aussi les négociations très avancées avec l’Inde et l’Ukraine, celles en cours avec divers pays asiatiques et les pays du Mercosur, et finalement, les négociations annoncées avec plusieurs pays dans le monde arabe qui connaissent actuellement un appel démocratique. En j’en omets involontairement bon nombre d’autres.
Si les négociations de Doha restent au point mort, ces négociations bilatérales ne cesseront de croître en importance. Je partage l’avis de ceux qui disent qu’un bol de spaghetti de milliers de traités de libre échange à travers le monde ne pourra jamais remplacer la clarté et la prévisibilité d’un système commercial multilatéral. Mais si le constat d’un deadlock multilatéral se confirme, il faudra aller de l’avant. Et dans ce cas-là, je préfère de loin un bol de spaghetti à un estomac vide. Ceci fut également le message que je partageai avec mes collègues ministres des affaires étrangères lors de notre dernière réunion informelle de l’Union européenne.
En ce qui concerne l’approfondissement de nos relations commerciales, qu’il s’agisse du commerce bilatéral ou des flux d’investissements, je pense en premier lieu à notre premier partenaire commercial mondial, les Etats Unis. Le commerce transatlantique s’élève à un tiers du commerce international, et les économies de l’UE et des Etats-Unis font la moitié du PIB mondial. Les calculs commerciaux laissent présager que jusqu’en 2025, le niveau d’échanges commerciaux transatlantiques sera supérieur au niveau d’échanges commerciaux UE-Chine ou Chine-Etats-Unis.
Vous vous souvenez sans doute dans ce contexte de l’idée que lança Angela Merkel en 2006, à savoir l’idée de l’établissement d’une zone de libre échange transatlantique. C’est sans doute une approche intéressante et même si elle paraît un peu trop ambitieuse à ce stade-ci, elle devrait nous servir comme idée transcendantale dans la conduite de nos relations commerciales transatlantiques dans les années à venir. Commençons à travailler ensemble avec nos amis américains sur la rédaction de standards de production, afin d’éviter que la Chine ne nous dépasse et ne décroche un avantage concurrentiel. Négocions un traité bilatéral sur la protection et la promotion des investissements. Ayons de l’ambition et lions les deux rives de l’Atlantique dans une entente commerciale.
Parlant des investissements, il est important de souligner que la protection des investissements peut aujourd’hui être réalisée à travers l’action de l’Union européenne. En effet, depuis l’entrée en vigueur du Traité de Lisbonne le 1er décembre 2009, l’Union européenne est en mesure d’inclure dans ses traités de libre échange des volets de protection des investissements. Il appartient donc maintenant à l’Union de garantir la sécurité juridique à nos investisseurs. Aujourd’hui, la Belgique a environ 80 traités bilatéraux d’investissements, qui seront au fur et à mesure remplacés par de futurs traités européens. Même si le régime transitoire pose actuellement encore question, je crois qu’au final cette compétence européenne garantira une protection accrue à nos entreprises.
L’accord de libre échange type de la nouvelle génération contient non seulement un chapitre solide sur les investissements, mais contient également des règles contraignantes sur l’élimination des barrières non tarifaires et l’harmonisation des standards. Il ne suffit plus simplement d’éliminer des barrières tarifaires. En effet, dans une économie mondiale de plus en plus sophistiquée, le protectionnisme est également devenu plus subtil et dès lors beaucoup plus difficile à repérer. La volonté affichée de l’Union d’éliminer ces entraves de toute sorte sur des marchés tiers, a fortement élargi le champ d’application de nos traités de libre échange.
L’accord de libre échange du 21ième siècle doit également offrir une protection accrue de la propriété intellectuelle. Si nos entreprises veulent faire la différence dans ce monde hyperconcurrentiel, elles ne le pourront qu’en innovant. La protection de l’IP doit dès lors être une priorité de premier plan dans toute politique commerciale. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle je me réjouis de la finalisation des négociations de l’accord ACTA, le Anti Counterfeiting Trade Agreement, qui mettra en place de nouveaux outils internationaux de lutte contre la contrefaçon.
Voilà pour ce qui concerne les traités de libre échange. L’action de l’Union dans ce domaine devrait être appuyée par une véritable diplomatie économique qui s’aligne sur les intérêts de nos entreprises. Dans ce cadre-ci, je pense notamment à une dimension qui m’est particulièrement chère, à savoir le défi de mettre en place une véritable diplomatie européenne des matières premières. Nos entreprises sont plus que jamais à la recherche des matières premières. Dans cette quête, elles se trouvent de plus en plus en concurrence avec des entreprises chinoises, américaines et autres. Toute grande nation industrialisée essaie de mettre la main sur les matières requises, que ce soit en Afrique, en Amérique latine ou ailleurs. L’Europe ne peut pas se permettre de venir en deuxième ou en troisième position. L’Europe doit inventorier ses besoins d’énergie et de ressources et aller à la recherche de manière proactive de ce qu’elle a besoin. Le développement d’une vraie diplomatie européenne des ressources naturelles doit constituer une des missions principales du nouveau Service européen d’Action extérieure. Mais ne cédons pas devant la tentation d’une simple resource grab. Une vraie diplomatie européenne des matières premières doit englober d’autres dimensions, telles que l’environnement dans lequel les matières premières sont puisées, les droits de l’homme en ce qui concerne les mineurs, etc. En plus, une véritable diplomatie des matières premières doit aller de pair avec une politique de développement sur mesure.
Voilà, Mesdames et Messieurs, quelques idées sur la forme que doit prendre notre diplomatie économique, que ce soit au niveau belge ou au niveau européen. Un fil rouge doit guider notre action économique à tous ces niveaux, à savoir celui des intérêts de nos entreprises afin de promouvoir le bien-être de nos sociétés. De toute manière, les différents niveaux se chevauchent et se renforcent mutuellement. Il y a une semaine encore, je me trouvais en Corée du Sud, où je me livrais entre autres à la promotion de nos entreprises auxquelles s’ouvrent maintes opportunités nouvelles suite à l’entrée en vigueur de l’Accord de libre échange européen. Voilà un exemple montrant comment les deux niveaux de pouvoir s’entremêlent dans une sorte de multi-layered governance.
Je tiens à vous épargner des considérations de théorie politique : plongeons dans le concret ! C’est vous en effet que je suis venu écouter : Faites-moi part de vos idées, de vos soucis et de vos questions. Vos réflexions me sont particulièrement chères.
Je vous remercie.
Seul le texte prononcé fait foi
