Le Burundi et la Belgique, deux pays au coeur d'un continent, deux pays a vocation régionale - Bujumbura, 3 juin 2011

03-06-2011

Monsieur le Ministre de l’Enseignement Supérieur,
Monsieur le Recteur,
Monsieur le Vice-recteur,
Monsieur l’Ambassadeur et l’équipe de l’Ambassade,
Mesdames Messieurs les Doyens et Professeurs,
Chers amies et amis,
Et avant tout,
Chers étudiantes et étudiants

Amahoro,
Danezerewe no kuza kuba ramutsa
(Bonjour, je suis heureux de vous rencontrer)

Il était une fois un pays au cœur d’un grand continent. Un pays situé au croisement des langues et des cultures, un pays qui hébergeait les institutions d’une importante organisation internationale. Un pays dont le nom commence par B. Un seul pays, ou bien deux pays ? Il s’agit en effet de votre pays, le Burundi, mais aussi de mon pays, la Belgique.  Le Burundi et la Belgique : l’histoire de deux pays qui vivent leur destinée propre, mais qui ont également en commun une longue histoire. Deux pays inscrits dans un contexte régional. Le Burundi, dans la région des Grands Lacs et en Afrique de l’Est, et la Belgique, en Europe.

C’est de nos deux pays que j’aimerais vous parler aujourd’hui. C’est un vrai privilège de pouvoir m’adresser à vous. Entrer dans un auditorium universitaire, cela a toujours été un peu comme rentrer chez moi.  C’est avec gratitude, mais également avec nostalgie que je repense à ces années universitaires qui m’ont formé. Ce furent des années de grandes idées brassées jusqu’aux petites heures et de vive créativité intellectuelle vécue entre amis.  « Du choc des idées jaillit la lumière » : cette phrase s’applique plus que partout ailleurs à un contexte universitaire. Pouvoir s’adresser à l’avenir du Burundi constitue un véritable privilège : vous êtes ceux qui façonneront l’avenir du Burundi, avec les connaissances et la sagesse qui vous animent ici. J’attache une très grande importance à l’éducation aux valeurs citoyennes au sein de l’enseignement académique.

Le Burundi et la Belgique. Voilà deux pays qui ont toujours cherché leur voie dans un monde en perpétuelle évolution. Pour la Belgique, la Deuxième Guerre mondiale a constitué un moment charnière. Dans la période de désenchantement de l’après-guerre, l’Europe devait se réinventer. La Belgique a dû trouver sa voie dans le jeu des anciennes grandes puissances.  Les fiers Etats-nations d’Europe étaient exsangues; entre les anciens ennemis héréditaires, la méfiance était plus profonde que le lac Tanganyka. L’Europe avait payé le prix de l’aveuglement idéologique qui avait tenu le continent sous son emprise pendant des siècles. Les grandes épopées avaient échoué sur les décombres de l’Histoire et, aux ravages de la guerre menaçaient de succéder les désillusions. Mais des décombres de l’Histoire a surgi quelqu’un, quelqu’un qui, pendant des siècles, avait été enchaîné aux excès de sa propre créativité idéologique : la personne. Il allait désormais occuper une position centrale : l’Homme dans sa grandeur et sa petitesse, dans son désir d’épanouissement personnel et sa vulnérabilité et ses droits inaliénables. L’Homme en tant qu’individu, et en tant que partie d’une communauté.

Une à une, les pierres de cette nouvelle Europe humaine ont été posées. La perspective choisie était modeste, mais s’est finalement avérée très fructueuse. Le choix s’est porté sur la création d’un marché commun pour les matières premières et, plus tard, les bases d’un véritable marché interne ont été jetées. C’est ainsi qu’ont été créées les conditions matérielles essentielles à une société d’échange et d’épanouissement personnel.

Ainsi, l’Europe a progressé, pas à pas, avec des hauts et des bas. Et même si la critique – parfois justifiée – de l’Union européenne est plus virulente que jamais, personne ne peut le nier : l’Europe, qui a été pendant des siècles le théâtre de conflits mondiaux sanglants, porte les fruits d’une période de paix sans précédent. En tant que ministre des Affaires étrangères, en tant que fier citoyen de la capitale de l’Europe, Bruxelles, je suis fermement convaincu que l’unification européenne en constitue la base.

Bien sûr, chaque continent doit chercher sa propre voie. Chaque pays, chaque continent porte les cicatrices de son passé. Ce sont les leçons du passé qui dessinent les contours des plans pour l’avenir. Les continents ne sont pas interchangeables, et les meilleures idées pour l’avenir viennent toujours des entrailles de notre propre société. Je suis plein d’espoir en voyant que le Burundi a également choisi la voie de l’intégration régionale. En tant que pays hôte du secrétariat de la Conférence Internationale sur la Région des Grands Lacs (la CIRGL), président tournant de l’East African Community, membre de la Commission Economique pour les pays des Grands Lacs (la CEPGL), membre de l’Union Africaine et pays d’accueil pour les Africains anglophones désirant améliorer leurs connaissances de la langue française, le Burundi a affirmé son choix. Le lac Tanganyka invite à regarder vers l’ouest, et la géographie de ce somptueux pays nous implore de trouver nos semblables dans toutes les directions.

Si vous, Burundais, avez opté pour la collaboration régionale, je crois que vous l’avez fait parce que vous croyez à l’universalité et à l’altérité de l’Homme. Quelles que soient nos différences, forgées par le cours fortuit de l’Histoire, nous avons les mêmes aspirations : chacun de nous veut du pain, la paix ainsi que le respect de ses choix de vie. Chacun de nous veut pouvoir tracer son propre chemin de vie. En tant qu’hommes politiques, nous avons le devoir démocratique de créer les conditions dans lesquelles nos citoyens puissent trouver la liberté et l’égalité. Dans ce monde qui se globalise, nous ne pouvons y parvenir sans collaborer. Qu’il s’agisse de la collaboration transfrontalière au niveau de la fourniture d’électricité ou de la certification des minéraux importés, le Burundi a donné le ton adéquat. L’East African Community est sur la bonne voie : des chiffres de croissance économique supérieurs à la moyenne africaine viennent encore d’être publiés récemment. 

Depuis 2007, le Burundi est en effet membre de l’East African Community, dont il assure la présidence cette année. Les défis auxquels est confronté le Burundi sont énormes et l’agenda de l’EAC, particulièrement ambitieux. L’EAC, c’est un marché commun au sein duquel les barrières non tarifaires sont supprimées. L’EAC, c’est un espace de libre circulation des biens, des personnes, des services et des capitaux. L’EAC, ce sont également cinq stratégies de développement déployées successivement, qui devront conduire au bout du compte à une véritable Fédération Politique à l’horizon 2021. Je suis heureux que les cinq pays de l’EAC – le Burundi, le Kenya, l’Ouganda, le Rwanda et la Tanzanie – aient opté pour un agenda aussi volontariste. 

Permettez-moi d’émettre quelques considérations d’ordre technique, politique et humain concernant ce processus d’intégration.

L’intégration de cinq économies nationales exige un sérieux effort. Non seulement l’acquis communautaire doit pénétrer jusque dans les fins rouages des administrations nationales et les cellules grises de nos juges, mais le peuple doit lui-même s’approprier la nouvelle structure supranationale. Je suis heureux de constater que le Burundi s’est lancé dans ce travail avec beaucoup de sérieux, ainsi qu’en témoigne le Rapport Consolidé sur le Processus d’Accélération de l’Intégration du Burundi au sein de l’EAC.

L’un des grands efforts exigés dans le cadre du développement d’un marché commun concerne l’économie politique. Si les tarifs douaniers sont abolis, l’Etat doit rechercher de nouvelles sources de revenus. Logiquement, l’intérêt d’un impôt sur le revenu deviendra plus important. Tant du point de vue économique qu’éthique, il est plus juste d’alimenter les caisses de l’Etat par des impôts sur le revenu que par des tarifs douaniers. Tous les Etats membres de l’EAC ont à y gagner. Mais dans l’économie domestique interne de l’Etat nation comme dans les esprits du contribuable, il s’agit d’une petite révolution mentale. Un impôt sur le revenu perçu de manière équitable constitue une condition nécessaire à une cohésion sociale saine.

J’emprunte à Pascal Lamy, Directeur Général de l’Organisation Mondiale du Commerce la remarque suivante : le marché unifié du 21e siècle est différent du marché unifié du 20e siècle. Alors qu’au 20e siècle, l’accent devait avant tout être mis sur l’abolition des tarifs douaniers internes, les barrières entre les économies nationales sont devenues beaucoup plus subtiles au 21e siècle. Collaboration technique, harmonisation des normes, suppression des barrières non tarifaires : tous ces éléments sont devenus cruciaux pour arriver à un marché unifié.

Je ferai également une remarque de nature humaine et culturelle. L’unification régionale suscitera toujours beaucoup de peurs. L’unification économique entraîne davantage d’interaction culturelle. C’est incontestablement un enrichissement mais, souvent aussi, une source de crainte. Qu’en sera-t-il de ma langue ? Qu’adviendra-t-il du français, du kirundi, ou d’autres langues ? Comment pouvons-nous créer une zone régionale politique qui ne s’uniformise pas, mais rende justice à la diversité culturelle qui existe au sein de l’EAC ? N’y a-t-il pas un danger de prépondérance des plus grands pays ? Pouvons-nous concilier un système juridique basé sur le droit commun avec un système juridique basé sur le droit civil ? Le droit de l’Organisation pour l'Harmonisation en Afrique du Droit des Affaires (OHADA) peut-il cohabiter avec l’acquis de l’EAC ?  Toutes ces questions méritent une réponse. Chaque pays partenaire a droit à un traitement juste et équitable dans cette jeune structure supranationale. Chaque citoyen, de Nairobi à Kigali, doit se sentir chez lui dans l’EAC.

L’intégration économique est une chose. Mais elle n’est pas suffisante. Avant que les barrières commerciales ne puissent être supprimées, celles de la méfiance doivent être brisées. Lorsque les forces négatives seront converties en forces positives, on pourra effectuer un saut quantique dans la poursuite de la collaboration régionale. La Région des Grands Lacs a connu 15 années sombres, mais vous tournez maintenant cette page de l’histoire régionale. La CIRGL et la CEPGL jouent un rôle important à cet égard. Les ponts de la confiance entre les différents pays de cette région sont reconstruits, les cendres fumantes des conflits s’éteignent peu à peu. Le moment du rapprochement avec les pays voisins est venu.

Mais avant de pouvoir regarder quelqu’un dans les yeux, il faut se connaître soi-même. Vous le savez mieux que moi : le Burundi surmonte une période difficile. C’est avec un grand intérêt et une admiration retenue que je regarde comment le Burundi gère son passé. Vous savez, je viens d’un pays dans lequel, aussi paisible soit-il, nos communautés linguistiques ne sont pas toujours sur la même longueur d’onde. Je ne comprends que trop bien les défis qu’implique la cohabitation de personnes issues de contextes différents. Les blessures profondes qui ont été infligées ici sont en voie de guérison, lente, mais sûre. La Commission Vérité et Réconciliation qui se mettra à la tâche ici au Burundi la fin de l’année peut effectuer un travail indispensable et remarquable. C’est notamment grâce au travail de cette commission que les Burundais peuvent à nouveau se regarder dans les yeux, et que les scories de rancœur et de colère de la guerre peuvent être éliminées de nos cœurs. Nulle part au monde, le passé ne peut être ignoré. Un passé non digéré continue à sommeiller dans la psyché collective d’une nation, et finit tôt ou tard par ressurgir. La réintégration des réfugiés burundais dans la société burundaise me rend plein d’espoir et force mon respect. Dans la mémoire de nombre d’entre vous sont gravées les images douloureuses de compatriotes qui ont dû emballer leurs affaires en toute hâte, fuyant au-delà des collines sans fin de cette terre fertile vers des lieux plus sûrs. Aujourd’hui, le Burundi se réconcilie à nouveau avec lui-même, et chaque Burundais peut retrouver sa place dans la communauté des Burundais. Les différences ne peuvent constituer une source de haine, mais ne peuvent non plus être ignorées. Partout dans le monde, chacun mérite le respect pour sa particularité individuelle et culturelle. 

En tant que ministre d’un pays qui entretient depuis longtemps des liens étroits avec le Burundi, je veux être plus qu’un homme de déclarations grandiloquentes. La solidarité entre nations ne saurait être un concept creux, surtout pas ici, au Burundi. Le Burundi est le deuxième fournisseur de contingents pour la mission AMISOM de l’Union africaine en Somalie. Le Burundi offre un abri temporaire aux milliers de réfugiés du Congo voisin. Bref : la solidarité internationale est une réalité tangible au Burundi. Le devoir de solidarité avec le Burundi repose également sur nous, Belges, Européens, citoyens du monde. Bien sûr, c’est au Burundi qu’il revient de chercher sa voie dans un contexte régional en mutation. Bien sûr, l’Afrique doit prendre son destin en main. Mais là où cela est nécessaire, nous devons répondre à nos besoins mutuels. Le Burundi le fait pour la Belgique, et la Belgique le fait pour le Burundi. D’ailleurs, le Burundi est un peu belge, et la Belgique est un peu burundaise. A Bruxelles, ainsi que dans nos autres grandes villes et dans nos villages, vivent des centaines, voire des milliers de Burundais. Les Burundais de Belgique constituent une communauté qui fait maintenant partie intégrante du tissu social belge. Ils constituent la preuve vivante de notre histoire commune. Et bien, c’est cette histoire commune qui nous confère le devoir moral d’aborder ensemble nos défis pour l’avenir.

Je suis heureux de pouvoir transmettre ce message dans l’amphithéâtre de cette université. C’est avec cette université, l’Université du Burundi, que le conseil interuniversitaire flamand et la Commission Universitaire pour le Développement ont mis sur pied des programmes de collaboration universitaire intensifs portant sur les domaines les plus variés, comme les sciences de l’environnement, le journalisme, l’Etat de droit, la santé communautaire rurale, ou encore, la sécurité rurale.

Mais notre collaboration dépasse largement les limites de la collaboration universitaire. Vous savez que le Burundi est l’un des dix-huit pays partenaires de la Belgique, avec lesquels la Belgique entretient un lien particulier, et vous savez que la Belgique est le plus grand donateur bilatéral pour le Burundi. Notre collaboration au Burundi, nous la mettons en œuvre avec les Burundais, en partant des problèmes concrets exprimées dans la société burundaise. Notre collaboration se focalise sur trois secteurs : la santé, l’agriculture et l’enseignement. La bonne gouvernance dans toutes ses dimensions constitue à cet égard une source d’attention particulière. Je pense également au travail que nous effectuons avec la Task Force sur les Ressource Minérales en Afrique Centrale, le Mireca. Une exploitation durable et une gestion transparente des richesses naturelles inépuisables de cette région occupent une place éminente dans l’agenda politique belge. Il y a quelques jours, notre Ambassadeur a remis au 2ème Vice-président du Burundi une lettre décrivant les intentions belges en matière de coopération bilatérale dans le domaine des mines. Il s’agit pour nous d’aider le Burundi à renforcer son administration pour que celle-ci puisse mieux gérer le secteur minier burundais et mettre en œuvre, au niveau national, le Plan d’action de la Conférence Internationale pour la Région des Grands Lacs qui, comme vous le savez, cherche à rendre plus transparent le commerce des minerais dans la région.

La qualité du lien qui unit le Burundi et la Belgique  a été confirmée en 2006 par un nouveau jalon posé en matière de collaboration militaire. Des formations militaires sont organisées selon le principe « train the trainer », comme le fructueux cycle de formations « harmonisation des cadres » en 2009. La collaboration dans l’un des domaines les plus sensibles – le domaine militaire – constitue la preuve du solide lien de confiance qui unit Bruxelles et Bujumbura. Un lien de confiance qu’on peut également retrouver dans le projet belgo-néerlandais « Réforme de Police Nationale Burundaise ».

Toutefois, ce ne sont là que quelques exemples de la manière dont la Belgique et le Burundi mettent en œuvre, jour après jour, le lien particulier qui les unit. Mais une collaboration purement bilatérale ne suffit pas. Le Burundi doit chercher sa voie dans une constellation régionale. Les frontières ne sont pas là pour limiter, mais doivent inviter à être franchies. Sur la carte d’Europe, on trouve des milliers de kilomètres de frontières. On peut dire sans exagération excessive que chaque frontière a fait l’objet d’une bataille au cours de l’Histoire. Chaque frontière est le résultat d’une guerre et d’un jeu changeant des rapports de force. Mais aussi contingente que soit la manière dont ces frontières se sont développées, des communautés se sont formées au sein de celles-ci autour d’un projet national ou régional. Les gens se définissent en tant que citoyens d’un pays, membres d’une tribu, habitants d’une ville, membres d’une famille. Il faut rendre justice à cette stratification complexe de l’identité humaine, qui ne peut disparaître dans un projet abstrait de collaboration économique.

Bien sûr, le monde est nettement plus complexe qu’autrefois. Les pays ne constituent plus le forum ultime pour aborder de manière efficace les problèmes sociaux. La collaboration régionale est la solution qui s’impose, qu’il s’agisse du Mercosur en Amérique du Sud, de l’ASEAN en Asie du Sud-Est, de l’UE en Europe ou de l’EAC et de la CIRGL ici. La collaboration régionale se déploie sur la zone de tension entre la nécessité d’une collaboration transfrontalière et l’appel au maintien d’une identité culturelle propre. C’est pourquoi je suis intimement convaincu que la force et la pérennité des liens de collaboration régionale ne résideront pas uniquement dans la solidité des fondations d’un projet économique commun.  Où que ce soit dans le monde, au 21e siècle, l’intégration régionale durable adoptera la forme d’une organisation politique constituée à partir des forces vivantes des nations qui la façonnent; une organisation régionale qui reconnaît les nombreux niveaux intermédiaires entre citoyen et région et les implique dans la prise de décision: la société civile dans toutes ses facettes, les communautés linguistiques et religieuses, les tribus et les régions. Une organisation régionale qui offre un projet purement économique dans le contexte d’une image atomiste de la société peut s’avérer efficace mais, au bout du compte, ses citoyens s’en détourneront. Une organisation régionale doit être un projet fondateur de communauté. La nation nous a faits citoyens d’un pays, porteurs de droits et de devoirs politiques au sein d’un projet commun de formation de la nation. Une institution régionale doit faire de nous des citoyens d’un projet transfrontalier. Ce civisme, nous ne pouvons le développer que dans une communauté, à travers le dialogue envers l’autre. Si les Européens sont aujourd’hui parfois moins enthousiastes par rapport à l’Europe, c’est parce que celle-ci est certes une Europe du libre marché efficace, ainsi qu’une Europe de personnes, porteuses de droits et de devoirs, mais parfois trop peu une Europe de peuples, une Europe de communautés. Si l’Europe doit retrouver le chemin cahoteux qui mène à ses citoyens, elle doit le faire en redécouvrant le lien avec le riche tissu culturel des communautés et des nations qui la constituent. C’est la seule manière de ranimer la flamme des Européens pour l’Europe. Si l’Europe devait être réduite à un projet économique aseptisé du plus grand commun diviseur sans contenu, elle perdrait, quelles que soient sa capacité à s’attaquer aux problèmes,  les cœurs de ses citoyens. L’Europe deviendrait peut-être un manager efficace de problèmes transfrontaliers, mais moins un projet fondateur de communauté, construit sur des valeurs de compréhension et de respect mutuels. Dans le silence assourdissant de l’absence de véritable projet régional social, il ne reste plus que le réflexe réactionnaire local.

Mesdames et Messieurs,

Je crois en une Europe chaleureuse. Elle existe déjà, ici et là, bien qu’il s’agisse encore d’un chantier en cours. C’est l’Europe des échanges d’étudiants, l’Europe des mariages mixtes, de l’intérêt sincère pour la culture et l’histoire de l’autre. Cette Europe est plus que jamais une réalité. A Bruxelles, où affluent des citoyens des quatre coins de l’Union européenne et bien au-delà, l’Europe est sans aucun doute une réalité. Pourtant, cette Europe-communauté mérite d’être renforcée. Je suis intimement convaincu que c’est cette Europe qui constitue l’Europe de demain.

Je crois aussi que cette considération peut s’appliquer au sol fertile de l’Afrique Centrale. Soyez Burundais, et soyez fiers de l’être. Mais votre condition burundaise ne pourra se déployer pleinement que dans un contexte régional, quand la condition burundaise participe à la condition africaine.  Sachez que les problèmes des Burundais sont également les problèmes des Rwandais, des Tanzaniens et des Congolais. C’est pourquoi je soutiens pleinement le Burundi dans ses ambitions régionales. J’invite le Burundi, le gouvernement burundais et toutes les forces vives de ce pays à placer tout leur poids politique dans les liens de collaboration régionaux dans lesquels s’exprime le Burundi. En même temps, je partage aussi vos inquiétudes concernant la préservation de l’identité burundaise. Mais je pense que celle-ci ne peut s’exprimer pleinement que dans un cadre régional.
 
Le 21e siècle peut-il encore devenir le siècle de l’Afrique ? Oui, c’est possible. Est-il possible que le 21e siècle ne devienne pas le siècle de l’Afrique ? Oui, c’est possible également. Mais, aux pessimistes en la matière, à ceux qui affirment qu’il est bien possible que l’Afrique ne soit pas libérée de ses soucis, je veux transmettre ces paroles de Jacques Lacan : « La définition du possible est qu'il peut ne pas avoir lieu ». Les choses ne vont pas nécessairement mal ; les signes que l’Afrique va bien sont clairement présents. Dans la vaine lutte entre optimistes et pessimistes, je veux ajouter une note réaliste : le 21e siècle peut certainement devenir le siècle de l’Afrique. Il peut le devenir et il le deviendra si nous soutenons tous ce continent prometteur, si les mains sont tendues vers ceux qui vivent de l’autre côté de frontières tracées arbitrairement.

Je vous remercie.

 

Seul le texte prononcé fait foi

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