Le rôle de l'Europe et de la Belgique après le réveil du monde arabe

13-09-2011

En 1989, l’impact de la chute du mur ne s’était pas non plus limité aux habitants d’Europe centrale et orientale. En 2011, le réveil du monde arabe a des conséquences qui débordent elles aussi largement de son cadre géographique. Ce sont ces conséquences, humaines, politiques, économiques, qui justifient la priorité que la Belgique et ses partenaires européens ont donnée à l’accompagnement de cette transition et aux enseignements pour nos diplomaties.

La première leçon du réveil arabe est un rappel, celui de l’universalité des droits de l’homme. Certains cherchaient encore à mettre cette universalité en doute, en parlant de relativisme culturel et en prétendant que les droits de l’homme ne sont qu’une création occidentale. Dix ans après les attentats du 11 septembre, les populations arabes ont démontré que les aspirations aux valeurs démocratiques, au pluralisme, et à l’état de droit sont aussi les leurs, et qu’aucun gouvernement ne pourrait durablement leur refuser l’espoir de les réaliser.

La deuxième leçon est un message d’espoir. Ces derniers temps, les incertitudes économiques font que beaucoup craignent la mondialisation, qui serait un jeu à somme nulle à l’échelle planétaire, où l’amélioration des conditions de vie de l’un ne peut se faire qu’au prix d’une détérioration de celles de l’autre. La contribution des technologies modernes de communication dans la manière dont des milliers de citoyens arabes ont courageusement pris leur destin en main représente  en revanche un apport positif de la mondialisation, qui rappelle que nous pouvons aussi en utiliser les instruments pour un monde et une société plus justes.

Vu l’actualité, c’est de Libye que je tire la troisième leçon. Une leçon de dignité avec l’image des habitants de Tripoli libérée qui s’organisent déjà pour l’après-Khadafi. Mais cette image offre aussi un exemple concret du bien-fondé de la « responsabilité de protéger », six ans après sa difficile consécration par l’Assemblée générale des Nations unies, ce principe de la responsabilité, pour la communauté internationale, de protéger des populations quand elles sont menacées par ceux-là mêmes qui ont le devoir d’assurer leur sécurité est plus crucial que jamais. A mes yeux, cette responsabilité ne se terminera d’ailleurs pas avec la fin des combats, puisqu’elle devra aussi nous guider dans l’assistance nécessaire aux efforts des Libyens dans la construction d’un Etat démocratique garantissant les droits de chacun. Ces derniers mois, les partisans du refus d’une intervention avaient cherché à se justifier en parlant d’obligation de « non-interférence » dans les affaires d’un Etat. Dans ces circonstances, permettez-moi de leur opposer un devoir universel et humaniste de « non-indifférence ».

Une liste des leçons à tirer d’un phénomène historique de l’ampleur du réveil arabe reste inévitablement ouverte. Certaines de ces leçons porteront plus spécifiquement sur notre action diplomatique, belge et européenne. Ces leçons-là devront guider nos efforts pour innover et augmenter encore l’efficacité de notre soutien aux citoyens arabes dans la réalisation de leurs aspirations démocratiques. Au-delà d’une visite bilatérale à la Tunisie et d’une deuxième occasion de rencontrer les Tunisiens, jeunes et vieux, hommes et femmes, qui font la révolution de jasmin, c’est afin de poursuivre cette réflexion que je serai aujourd’hui et demain à Tunis. J’ai en effet décidé l’organisation d’une conférence régionale qui y réunira les Ambassadeurs belges concernés par les développements dans le monde arabe. Berceau du réveil arabe et pays aux liens forts avec la Belgique, la Tunisie m’est apparue comme le bon endroit pour faire partager les expériences propres à chacun des pays de la région et en nourrir la réflexion en cours sur nos moyens d’action, seuls ou avec nos partenaires européens.

En amont de nos discussions, quelques principes fondamentaux ont été identifiés. Je pense premièrement à la nécessaire prise en compte des spécificités locales, dans notre analyse et dans nos réactions. Je partage la frustration et le sentiment d’impuissance de beaucoup face au macabre recensement quotidien des manifestants pacifiques tués en Syrie ou, plus généralement, face à la lenteur des réformes démocratiques entamées ailleurs. Une réponse uniforme à des situations aussi diverses ne serait toutefois ni sage, ni surtout ce qui est attendu de nous par ceux qui ont risqué leur vie pour un avenir meilleur.

C’est parce qu’elles étaient justifiées pour protéger les populations civiles libyennes contre la répression du Colonel Kadhafi que le gouvernement belge a décidé, avec l’assentiment du Parlement, de participer aux opérations militaires autorisées par le Conseil de sécurité des Nations unies. Afin d’éviter les drames évitables de l’invasion de l’Irak et les critiques justifiées sur son déroulement, le recours à la force doit toutefois rester un recours ultime, conditionné à une légitimité régionale et internationale, ainsi qu’à un appel clair des populations concernées.

Dans cet esprit, j’ai régulièrement plaidé auprès de mes collègues européens et au sein du groupe de contact pour la Libye, pour des contacts étroits avec les représentants de la Ligue arabe et de l’Union africaine. Dans cet esprit aussi, la Belgique a pris des initiatives à Genève, en tant que membre du Conseil des droits de l’homme, afin d’obtenir des condamnations, jadis impensables, des violences commises en Libye, en Syrie, au Bahreïn, ou au Yémen. Dans cet esprit encore, j’ai plaidé avec la majorité de mes collègues européens pour que le réveil arabe soit l’occasion d’établir un calendrier clair dans le but de relancer et faire aboutir un processus crédible de négociations de paix entre les Israéliens et des Palestiniens réunis dans l’engagement pour la paix du Président Abbas. Dans cet esprit enfin, nous avons apporté notre soutien, aux membres européens du Conseil de sécurité, afin d’obtenir la condamnation internationale des crimes contre l’humanité qui ont été commis en Libye et en Syrie et qui ne peuvent rester impunis.

Un deuxième axe de réflexion nous a par ailleurs déjà mené, avec nos partenaires européens, à un réexamen critique de la politique de l’Union avec ses partenaires méditerranéens. Sur la base des exemples tunisien et égyptien, la Belgique et ses partenaires européens ont rapidement mandaté la Commission européenne et Madame Ashton pour accroître l’efficacité de nos politiques dans le soutien aux aspirations démocratiques des populations arabes.

Cela passe d’abord par le recadrage de notre politique de voisinage, qui doit davantage privilégier notre soutien aux pays où un dialogue politique inclusif et des réformes concrètes ont été entamés. Tout comme Catherine Ashton, je me suis ainsi félicité de l’approbation par référendum de la nouvelle constitution du Maroc. La mise en œuvre des réformes en matière de séparation des pouvoirs et de droits fondamentaux doit en effet offrir une réponse concrète aux aspirations de la population marocaine. Cela passe ensuite par un dialogue accru avec certains de nos partenaires internationaux, comme la Turquie, sur la meilleure façon de faciliter les changements en cours. Cela passe aussi par les nouveaux instruments qui nous ont été présentés en juillet par le Commissaire Füle ; ces instruments doivent en effet arrêter que des milliers de personnes soient forcées à l’émigration, parfois dans des conditions dramatiques, en améliorant leur quotidien avec une coopération économique accrue, mais aussi avec des mesures de soutien en matière d’enseignement et de processus démocratique. Cela passe enfin par une écoute accrue de nos diplomaties vis-à-vis des acteurs non institutionnels. Si nous voulons contribuer utilement à l’émergence de démocraties arabes pluralistes, qui répondent aux aspirations de leurs citoyens, nous devons aussi en connaître mieux les diversités, notamment philosophiques et géographiques, en intégrer les divergences entre laïcs et religieux, les contrastes entre capitale et provinces.

Enfin, pour ne pas décevoir les espoirs de ces citoyens ordinaires qui ont tout risqué pour obtenir le respect de leurs droits fondamentaux, un troisième principe fondamental de notre action doit être celui de la vigilance dans notre dialogue avec les dirigeants, présents et futurs, chargés de la réalisation des réformes démocratiques nécessaires. L’avènement de la démocratie a donné à l’Europe la plus longue période de paix et de prospérité de son histoire. Le défi posé par les mouvements populistes européens nous rappelle cependant que, même sur notre continent, le bon fonctionnement démocratique exige plus que l’organisation d’élections transparentes. Comme je l’ai fait lors de ma rencontre à Bruxelles avec les représentants du Conseil national de transition libyen en juillet dernier, on ne peut que se réjouir des valeurs mises en avant par les nouvelles forces politiques du monde arabe. Mais notre devoir est aussi de rappeler l’engagement qui les lie aux citoyens dont les aspirations démocratiques les ont amenés au pouvoir. Leur message est clair: plus et non moins de protection pour les minorités ethniques et religieuses, plus et non moins de droits pour les femmes, et plus et non moins d’une prospérité économique équitablement distribuée.

Malgré les difficultés qui testent les processus de démocratisation en cours, ma conviction reste que le réveil du monde arabe n’en est qu’à son début. Charge pour nous de continuer à trouver les moyens, non pas de nous substituer à ses acteurs, mais d’accompagner dignement leurs courageux efforts.

Steven Vanackere
Vice-Premier Ministre et Ministre des Affaires étrangères

Seul le texte prononcé fait foi

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