L'Union européenne renationalisée ?

08-03-2010

C'est un ministre des Affaires étrangères qui l'a affirmé samedi : « La Commission européenne se comporte comme un enfant gâté ! » Lui et ses vingt-six homologues en ont convenu ce week-end au cours de leur réunion informelle semestrielle : le futur Service pour l'action extérieure de l'UE (SEAE) ne peut pas être une annexe de la Commission (lire Le Soir du 6 mars).

Les chefs des diplomaties des Vingt-Sept ont dit le fond de leur pensée à Catherine Ashton, qui est assise entre deux chaises. En tant que haute représentante, elle est « de leur côté », du côté des capitales et du Conseil, qui est leur institution. Mais elle est aussi vice-présidente de la Commission, et donc soumise, pour nombre de dossiers, à l'autorité de José Manuel Barroso.

Le SEAE, censé renforcer la voix de l'Europe dans le monde, se résume pour le moment à une multitude de questions. Quelles compétences ? Quel budget ? Combien de personnes : entre 5.000 et 7.000 ? Les diplomates estampillés UE viendront-ils pour un tiers de la Commission, pour un tiers du Conseil et pour un tiers des Etats membres ? A ces questions, et aux autres, Catherine Ashton doit apporter une réponse pour le mois d'avril. C'est toutefois une femme sous influence ! Du moins selon les ministres des Affaires étrangères, qui estiment que de nombreux indices dans le travail de préparation portent la marque de José Manuel Barroso. Du reste, à la hussarde, celui-ci vient de faire nommer son ex-chef de cabinet, Joao Vale de Almeida, à Washington, où il est assuré d'être le premier ambassadeur de l'UE.

Même la Belgique, alliée « historique » de la Commission, y est allée de ses critiques. « Bien que nous comprenions les inquiétudes de la Commission à propos de certains changements, écrivait jeudi Steven Vanackere à Catherine Ashton, (…) il ne faudrait pas qu'elles mettent en péril les changements fondamentaux induits par le Traité de Lisbonne. Plusieurs décisions récentes de la Commission ont également accru la méfiance parmi les Etats membres ». Le ministre belge sait qu'il s'aventure sur un terrain périlleux. « Je suis pour que l'Europe parle d'une seule voix, nous déclarait-il à l'issue de la réunion. Mais pour que les pays jouent le jeu, ils doivent être à l'aise avec le Service d'action extérieure. Il faut une appropriation. Je ne dévie pas, ce n'est pas de l'intergouvernementalisme. Au contraire, c'est parce que je suis pour l'intérêt communautaire, pour la logique communautaire, que je dis cela ».

Le « coup de sang » des chefs des diplomaties peut être mis en rapport avec le spleen qui s'est emparé de leur groupe depuis l'entrée en vigueur du Traité de Lisbonne. Ils se sentent à l'écart. « Nous avons réfléchi sur nous-mêmes, nous nous cherchons », nous confiait samedi Steven Vanackere. N'assiste-t-on pas cependant à un vrai retour en force des gouvernements, aux dépens de la Commission, à une « renationalisation » de l'Europe ? A Cordoue, le chef de la diplomatie allemande, Guido Westerwelle, s'est interrogé sur le véritable intérêt qu'il y avait à parler d'une seule voix. Son homologue espagnol, Miguel Angel Moratinos, avait déjà affirmé sur le site de la présidence tournante espagnole de l'UE : « Nous devons nous doter d'une politique extérieure qui, selon moi, ne doit pas nécessairement être unique, (…) mais qui doit tendre de plus en plus à des stratégies communes ».

En réalité, la « renationalisation » s'est surtout manifestée par l'irruption d'un président permanent du Conseil européen, qui ne va pas se limiter à inaugurer les chrysanthèmes. Herman Van Rompuy incarne cette « appropriation », à la fois indispensable et aux effets potentiellement pervers. Il veut s'occuper de tout – politique extérieure, mais également économie, climat, etc. – et entend dès 2011 réunir les chefs d'Etat ou de gouvernement quasiment tous les mois. L'expérience le prouve : le souffle européen détermine les rapports de forces entre institutions. C'est la même chose quand l'idée s'essouffle…

Cela étant, les Etats membres ne perdent pas leurs vieilles habitudes, et le SEAE est le champ de toutes les convoitises. Les Français ont déjà un candidat pour le secrétariat général, alors que l'organigramme n'est pas encore établi : c'est Pierre Vimont, l'actuel ambassadeur de France aux Etats-Unis, un ancien « Bruxellois ». Les Britanniques et les Allemands affûtent leurs armes, tandis que les petits pays craignent de ne ramasser que les miettes. La Belgique, elle, fait face à un souci majeur de calendrier : avec sa présidence tournante qui débute ce 1er juillet, elle a besoin de tous ses diplomates, et ne peut en céder aucun au SEAE avant longtemps…

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