Un demi-siècle de relations en dents de scie
26-01-2010
Dès l'indépendance, en 1960, les rapports entre Congo et Belgique sont marqués par la passion et par les intérêts matériels. Au centre des débats, le sort de l'ancienne Union Minière, le « contentieux « économique entre les deux pays et dès 1971 le sort des Belges « zaïrianisés » (nationalisés). Dès sa prise de pouvoir en 1965, Mobutu joue très habilement sur le registre des émotions. Certes, des hommes comme Pierre Harmel, (PSC) puis Renaat Van Elslande (CVP) ou, au début en tout cas, Léo Tindemans, (CVP) tentent-ils de « normaliser » les relations entre les deux pays, alors qu'un Edmond Leburton (Premier ministre PS) entend miser sur les contacts personnels. Mais en 1975 déjà, Tindemans sort de sa réserve et assure que « Belges et Zaïrois sont condamnés à vivre ensemble ». A son intention, Mobutu déploie une offensive de charme et le chanteur Mandiata l'accueille en scandant « Viva Mboma, pataten met saucissen »…
Le clivage communautaire n'a pas toujours été déterminant : à la fin des années 70, c'est le socialiste francophone Henri Simonet qui manifeste une certaine neutralité lors des deux guerres du Shaba et c'est Léo Tindemans (CVP) alors Premier ministre, qui rétablira les bonnes relations.
Début des années 80, les socialistes flamands et derrière eux le monde des ONG, prennent la tête des critiques à l'égard du régime tandis que Tindemans n'arrive pas à imposer la diversification de la politique africaine, étant à chaque fois distancé par les relations personnelles que des hommes comme Herman de Croo ou Etienne Davignon entretiennent avec Mobutu.
La fin des années 80 est marquée par la grande crise belgo-zaïroise : la Belgique refusant de plaider auprès du FMI en faveur d'un allègement de la dette extérieure du Zaïre, Mobutu, jouant une fois de plus sur le registre émotionnel, reçoit Tindemans à Gbadolite en décembre 1988 et s'exclame : « J'attendais des amis, j'ai trouvé des comptables »… Auparavant, Wilfried Martens, alors Premier ministre, était lui aussi tombé dans le piège des relations personnelles, assurant, à l'occasion d'une visite au Zaïre qu'il « aimait ce pays, sa population, ses dirigeants ». Et Louis Tobback (SP) de lui rétorquer « tout le monde a les amours qu'il peut. »
Après la « crise belgo-zaïroise » de 1989, la réconciliation conclue à Rabat ne dure pas : en 1990, à la suite du massacre des étudiants à Lubumbashi, la Belgique rompt avec un Mobutu qui, avec la fin de la guerre froide, a perdu son capital géopolitique. Pour le plus grand malheur des populations, la coopération belge y compris militaire, est retirée. S'ouvre alors une décennie d'indifférence… Willy Claes, puis Erik Derijcke (SP) boudent le Zaïre et seront traumatisés par le génocide au Rwanda.
Lorsque Mobutu, en 1997, est renversé par Laurent Désiré Kabila, les Belges restent de glace face au vieux maquisard. Il faut attendre l'arrivée de Louis Michel, en 1999, pour assister à un regain d'intérêt. La crise du « poulet à la dioxine » a terni l'image de la Belgique et le bourgmestre de Jodoigne estime que c'est en Afrique centrale que son pays peut reconquérir quelque crédit international. Encore faut-il être capable de démontrer cette expertise : Michel multiplie les voyages dans une Afrique centrale ravagée par la guerre et multiplie les « navettes » entre les capitales impliquées dans le conflit. Mais très vite, il dépasse les considérations d'opportunité politique et s'avère sincèrement touché par la détresse des populations, n'hésitant pas à s'entretenir, à Kisangani ou à Bukavu, avec des victimes du conflit, sans pour autant s'opposer au Rwanda. Il est vrai que le Premier ministre Verhofstadt, après le génocide, a présenté à Kigali des excuses publiques et que le régime dissuade les critiques en dénonçant le soutien longtemps apporté par les Belges à Habyarimana…
Lorsque Joseph Kabila arrive au pouvoir en 2001 après l'assassinat de son père, le ministre belge des Affaires étrangères déploie toutes ses capacités d'empathie : même s'il parle plus qu'il n'écoute, il conquiert la confiance du jeune président taiseux et déploie tout son ingénierie politique pour rechercher une solution à l'imbroglio congolais.
En 2006, Kabila est élu au terme d'une campagne financée par l'Europe et les Etats-Unis. Avec De Decker à la Coopération, les Belges ont la cote à Kinshasa : l'ex-puissance coloniale a défendu le principe de l'intégrité du pays, plaidé en faveur du Congo auprès des institutions financières internationales. Même s'il est critiqué, déjà, par la presse flamande, Louis Michel n'est pas complaisant pour autant. Mais ses critiques, il veille à les formuler en tête à tête, au grand dam de ses diplomates priés de quitter les lieux. A partir de ces longs entretiens avec Kabila, de ces exercices de franc-parler menés à huis clos, Michel réussit à se construire un réseau de relations de confiance dans la région. A l'implication personnelle d'un Louis Michel, disponible jour et nuit lorsqu'il s'agit de la pacification du Congo, Armand De Decker ajoute la courtoisie et, s'il pratique lui aussi la franchise, c'est avec une sorte de bienveillance souriante et désarmante…
Lorsque Karel De Gucht prend la succession de Louis Michel, le ciel soudain s'assombrit et le premier voyage est marqué par une faute diplomatique d'importance : c'est à Kigali, alors considéré comme une capitale hostile au Congo, que le libéral flamand assure qu'il n'a pas rencontré d'homme d'Etat au Congo ! Par la suite, il persiste et signe : lors de son deuxième voyage, l'entourage du ministre distribue à la presse des « biographies » des quatre présidents qui ne sont que des tissus de ragots glanés sur Internet. Ces documents mettent en cause la nationalité congolaise de Kabila, Bemba et autre Ruberwa et provoquent la fureur des intéressés.
A chacune de ses rencontres avec Kabila, De Gucht, sans prendre la peine d'écouter, énumère la liste des critiques et à la sortie, rend public l'objet de ses diatribes. Lors de son dernier voyage en 2008, après un entretien avec Kabila qui sera considéré comme à la limite de l'injure et conduira au rappel des ambassadeurs, c'est devant la communauté belge réunie à l'ambassade que le ministre s'en prend à une élite qui, selon lui, amasse une fortune scandaleuse. Karel De Gucht fonda-t-il jamais son opinion sur un contact personnel avec les plus défavorisés des Congolais ? En 2007 à Bukavu, celui qui aujourd'hui s'indigne tant du sort des femmes violées eut l'occasion de rencontrer des représentants de la société civile. Après de brèves présentations, De Gucht s'en fut sans poser une seule question, préférant s'entretenir avec la communauté belge et surtout flamande qui l'attendait à l'extérieur.
Au fil des mois, alors que son attitude et ses propos avaient suscité la rupture entre Bruxelles et Kinshasa, le ministre s'est enfermé dans une rancune personnelle contre Kabila, reprenant volontiers à son compte les doutes de l'opposition sur les origines de ce dernier. C'est la Belgique, plus que le Congo, qui fut pénalisée par cette attitude, étant progressivement écartée de tous les forums internationaux traitant de l'Afrique centrale, l'arrogance et la grossièreté du ministre ne pouvant guère y tenir lieu d'expertise.
C'est cette pente-là que Steven Vanackere a entrepris de remonter, précédé par Herman Van Rompuy qui, en 2008, en compagnie d'Armand De Decker, avait assisté à Kananga aux cérémonies du 30 juin, approuvé par Yves Leterme qui avait déjà entrepris des efforts de normalisation.
Contrairement à ce que semble croire De Gucht, Vanackere n'est pas un tendre, un émotif : s'il partage une bière avec Kabila, c'est aussi pour lui dire en face que ce qui le séduit, au-delà de la chaleur de l'accueil, ce sont les actes concrets. Et à Goma, lorsque des personnalités se lancent dans un lamento sur les responsabilités historiques de la Belgique, le ministre leur lance : « Et vous, qu'avez-vous déjà fait dont vous pouvez être fiers ? » C'est pour répondre à ses doutes, à ses questions, que les Congolais l'ont amené dans la prison de Goma où des militaires ont été emprisonnés pour viols et autres crimes, que des rendez-vous ont été organisés avec la société civile. A Kigali, il est allé plus loin que tous ses prédécesseurs belges, soulignant, devant le mémorial du génocide, « qu'il faut éviter un discours tournant en boucle, parler de la responsabilité des Rwandais eux-mêmes… » Et au Burundi, il s'est inquiété des prochaines échéances électorales. Bref, Vanackere a posé des questions évidentes, adopté une attitude on ne peut plus « normale ». Cette normalité a d'autant plus surpris que dans la région, entre l'empathie et la remontrance, on n'y était guère habitué…
